Une carte d’identité biométrique déployée sans mandat clair entre les administrations censées l’exploiter. Une plateforme de télédéclaration fiscale mise en service alors que le personnel n’a pas été formé pour s’en servir. Un dossier médical électronique qui reste une base de données isolée, faute de coordination entre les structures de santé qui devraient s’en servir. Le système existe, il fonctionne sur le papier, mais rien ne change vraiment pour l’usager.
Ce type de scénario n’est pas anecdotique. C’est précisément ce que documente le dernier rapport de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, « E-Governance in Africa 2026 », publié en juillet dernier.
Sept secteurs, un même schéma
Le rapport analyse la digitalisation dans sept domaines de l’action publique : l’identité, les finances publiques, l’énergie, la santé, la justice, l’éducation et l’agriculture. Dans chacun, les outils progressent rapidement. Cartes d’identité numériques, télédéclaration fiscale et paiement en ligne, smart grids et compteurs intelligents, dossiers médicaux électroniques et télémédecine, gestion électronique des dossiers judiciaires, plateformes d’apprentissage : la liste des projets en cours ne cesse de s’allonger sur le continent.
Mais le rapport ne se limite pas à cet inventaire. Il pose une thèse qui structure l’ensemble de l’analyse, formulée sans détour : la digitalisation ne peut pas remplacer la gouvernance, elle doit la renforcer.
Ce que « renforcer la gouvernance » veut dire concrètement
L’idée peut sembler abstraite tant qu’on ne la ramène pas à des cas précis. Prenons l’identité numérique. Le rapport la présente comme une passerelle potentielle vers l’inclusion financière, l’accès aux soins et la reconnaissance légale. Mais cette passerelle ne fonctionne que si les administrations qui délivrent, vérifient et utilisent cette identité partagent un cadre commun, un mandat clair sur qui fait quoi, et des systèmes capables de communiquer entre eux. Sans ça, la carte biométrique reste un document isolé plutôt qu’une clé d’accès à des services.
Même logique du côté des finances publiques. Le rapport documente les progrès de la télédéclaration, du paiement mobile des impôts et de l’automatisation de la TVA. Ces outils réduisent en théorie la fraude et accélèrent les recouvrements. Mais leur efficacité dépend directement de la capacité des administrations fiscales à former leurs agents à ces nouveaux outils, et à ajuster leurs procédures internes en conséquence. Un logiciel de télédéclaration ne remplace pas une réforme de l’administration fiscale, il en a besoin pour produire ses effets.
Une équation à cinq inconnues
Le rapport pose la réussite d’un projet de digitalisation comme une équation systémique, pas comme un simple choix technologique. Cinq éléments reviennent : un financement adéquat pour soutenir le projet dans la durée, un cadre de régulation clair, du personnel qualifié capable de faire vivre les outils au quotidien, une cybersécurité suffisamment robuste pour protéger des données sensibles, et la confiance du public envers les systèmes déployés.
Retirer un seul de ces éléments ne rend pas le projet légèrement moins efficace. Il le rend souvent inopérant, même quand la technologie sous-jacente fonctionne parfaitement. C’est l’un des points les plus utiles du rapport : il déplace l’attention du « est-ce que l’outil marche » vers « est-ce que l’organisation autour de l’outil est prête à le faire fonctionner ».
Un enseignement qui dépasse le secteur public
Le rapport se concentre sur les administrations africaines, mais son constat central n’a rien de spécifique au secteur public. Toute organisation qui digitalise un processus sans revoir sa gouvernance en amont prend le même risque : automatiser une procédure imparfaite plutôt que la corriger, ou déployer un outil que personne n’a la capacité opérationnelle de faire fonctionner correctement.
La technologie reste une condition nécessaire à la modernisation des services, publics comme privés. Le rapport rappelle simplement qu’elle n’a jamais été une condition suffisante.
