Il y a une quinzaine d’années, le mobile money était encore une curiosité kényane. Aujourd’hui, c’est l’Afrique qui dicte le rythme d’un marché mondial de plus de 2 000 milliards de dollars. Le dernier rapport de la GSMA, State of the Industry Report on Mobile Money 2026, publié fin mars, en donne la mesure exacte.
Un continent qui pèse plus que sa taille économique ne le laisserait penser
En 2025, les transactions mobile money en Afrique ont atteint environ 1 430 milliards de dollars, en progression de 27% sur un an. Rapporté au total mondial, environ 2 090 milliards de dollars, cela place le continent à 66% de la valeur mondiale des transactions. Sur le volume, l’écart est encore plus marqué : 92 milliards de transactions africaines sur 125 milliards recensées globalement, soit 74%.
Autrement dit, trois transactions mobile money sur quatre dans le monde ont lieu en Afrique. Et plus d’un compte sur deux, à l’échelle mondiale, est africain — environ 1,2 milliard de comptes fin 2025, sur 2,3 milliards au total.
L’Est en tête, l’Ouest juste derrière
Ce dynamisme n’est pas réparti au hasard. L’Afrique de l’Est concentre à elle seule 537 millions de comptes et 806 milliards de dollars de transactions, ce qui en fait de loin la région la plus mature du continent sur ce marché. L’Afrique de l’Ouest suit avec 517 millions de comptes et 498 milliards de dollars. L’Afrique centrale, plus modeste, pèse tout de même 105 milliards de dollars pour 128 millions de comptes.
Le rapport signale aussi une évolution qui compte autant que les volumes : l’usage devient plus régulier. Les comptes actifs mensuellement ont progressé de 19% pour atteindre 347 millions, soit près de 28% de l’ensemble des comptes. La croissance ne repose donc plus seulement sur l’ouverture de nouveaux comptes, mais sur un usage qui s’ancre dans la durée.
Du simple transfert à la porte d’entrée financière
Le mobile money a longtemps été associé à une seule fonction : envoyer de l’argent à un proche. Ce n’est plus le cas. À l’échelle mondiale, les paiements marchands représentent désormais 155 milliards de dollars, les paiements de factures 99 milliards, les transferts internationaux 45 milliards, et les versements en masse (salaires, aides sociales) 139 milliards.
Plus révélateur encore : des produits d’épargne, de crédit et d’assurance apparaissent directement sur ces plateformes, en particulier en Afrique subsaharienne. Le portefeuille mobile, conçu au départ pour transférer de petites sommes entre particuliers, devient progressivement un point d’accès complet aux services financiers, y compris pour des populations qui n’ont jamais possédé de compte bancaire classique.

Une croissance qui reste très inégale
Ce succès a ses limites géographiques. En Afrique du Nord, le mobile money ne représente que 15 milliards de dollars de transactions pour 30 millions de comptes. En Afrique australe, les chiffres sont comparables : 8 milliards de dollars pour 33 millions de comptes.
Ce n’est pas un signe de retard technologique. C’est plutôt que ces régions disposent déjà d’un système bancaire traditionnel plus développé, qui répond à une partie des besoins que le mobile money comble ailleurs. Le mobile money s’est imposé là où il remplissait un vide réel (comme l’accès aux services financiers pour des populations non bancarisées) et beaucoup moins là où ce vide n’existait pas de la même façon.
Ce que cette dynamique change
Le mobile money africain n’est plus un cas d’école qu’on étudie depuis l’extérieur. C’est un marché qui produit ses propres usages, ses propres volumes, et de plus en plus ses propres produits financiers. La diversification vers l’épargne, le crédit et l’assurance suggère que la trajectoire ne s’arrête pas au paiement : elle s’oriente vers un système financier parallèle, construit sur l’infrastructure mobile plutôt que sur les agences bancaires.
Pour un continent longtemps décrit comme suiveur des innovations financières venues d’ailleurs, c’est un renversement notable. Sur le mobile money, l’Afrique n’adopte pas une technologie. Elle en écrit les règles.
Source : GSMA, « State of the Industry Report on Mobile Money 2026 », mars 2026.
